Dans une interview accordée à Acteurs publics, l’ancienne ministre du Budget accuse le gouvernement d’“abîmer la confiance” en ne respectant pas l’engagement des 3 % de déficits. Sur la fonction publique, la députée UMP propose de développer les contrats sur le modèle des militaires.

La croissance a été nulle en 2012 et les prévisions doivent être revues à la baisse pour 2013. Craignez-vous un dérapage des déficits publics au cours des prochains mois ?
La croissance n’est pas au rendez-vous mais surtout, les verrous budgétaires qui avaient encore permis en 2012 de faire des économies ont été supprimés : la Révision générale des politiques publiques (RGPP), le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, la convergence tarifaire hospitalière, la non-indexation des prestations sociales… Par conséquent, les dépenses dérapent. De plus, le gouvernement a pris, bien imprudemment, des engagements qui ne sont pas financés, comme les mesures de la conférence pauvreté. Voilà pourquoi la France ne tiendra pas son objectif de 3 % de déficits. C’est très inquiétant pour notre pays. Depuis l’arrivée de la gauche au pouvoir, on constate une stratégie de délocalisation fiscale qui va peser lourdement sur nos recettes.

Que voulez-vous dire ?
L’affaire Depardieu n’est que la partie émergée de l’iceberg. La délocalisation des centres de décision et de production des grands groupes s’accélère. À plus petite échelle, le matraquage fiscal entraîne un retour massif du travail clandestin, notamment dans le secteur de la construction, victime de la hausse prévue de la TVA. Même constat pour les emplois à domicile à cause de la hausse des cotisations sociales. L’adage “Trop d’impôt tue l’impôt” va encore se vérifier car le retour escompté sur les recettes sera bien moindre que prévu.

Recommandez-vous au gouvernement de tout faire pour respecter les 3 % ?
Je dis au gouvernement “ne soyez pas menteur” car tout repose sur la confiance. Si les taux d’intérêts sont très bas, c’est parce que depuis 2010, la France a fait mieux que prévu pour son déficit public. Si en 2013, le gouvernement ne respecte pas les 3 %, la confiance va être abîmée et le retour à l’équilibre est hautement improbable en 2017.

Dans ce contexte, approuvez-vous la coupe drastique dans les dotations de l’État aux collectivités locales : moins 3 milliards sur 2014 et 2015 ?
Le gouvernement frappe à l’aveugle toutes les collectivités, celles qui ont besoin d’argent et celles qui n’en ont pas besoin, au lieu de s’attaquer au mille-feuille territorial et de supprimer les gaspillages et les doublons. Pour les collectivités, la bonne politique, c’est la simplification des normes administratives et une répartition claire des compétences. Mais comme François Hollande a été le candidat des régions, des départements et des élus locaux, il ne veut surtout pas alléger ce mille-feuille. Le gouvernement précédent voulait conclure un pacte avec les collectivités afin de les pousser à appliquer la règle du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite. Elles ont refusé. Avec les coupes dans les dotations, les collectivités vont être obligées d’appliquer le “un sur deux” toutes seules, sans le donnant-donnant que nous proposions, en agissant notamment sur le trop-plein de normes.

Le projet de loi de décentralisation prévoit la création de conférences territoriales qui permettront de mieux répartir les compétences localement. Qu’en pensez-vous ?
Ce sera une usine à gaz. La gauche veut déjà faire cela en Île-de-France avec Paris Métropole. Cela conduit à avoir la ville, le département, la métropole et la région, soit une collectivité de plus, avec son administration. Je ne comprends pas la logique qui consiste à rajouter une couche entre le département et la commune. Un échelon qui sera une association d’intercommunalités ! La métropole ne me choquerait pas si les intercommunalités, qui sont souvent trop petites, étaient supprimées. Tout cela n’est pas courageux et va coûter très cher au contribuable.

Les syndicats de fonctionnaires ne voient pas trop la différence entre la Révision générale des politiques publiques (RGPP) et la Modernisation de l’action publique (MAP). Et vous ?
Il y a une vraie différence pour une bonne raison : la Modernisation de l’action publique n’est plus confiée au ministère du Budget et n’a pas pour objectif de réduire la dépense…

Mais c’est Matignon qui pilote désormais directement la réforme de l’État…
À chaque fois que l’on a agi comme cela, les réformes administratives ont coûté plus cher. Compte tenu de l’importance des salaires dans le budget de l’État, si on ne supprime pas de postes de fonctionnaires, on ne peut pas faire d’économies.

Si la droite était encore au pouvoir, aurait-elle poursuivi le “un sur deux” ?
Nous ne pouvions pas aller plus loin dans le “un sur deux” sans toucher au périmètre de l’État. L’étape numéro deux de la RGPP aurait donc consisté à repenser les missions de l’État, à externaliser et déléguer davantage. Avec la MAP, le gouvernement actuel ne s’engage pas dans cette voie.

Le gouvernement a décidé de poursuivre le gel du point d’indice de la fonction publique. Comprenez-vous le mécontentement des fonctionnaires ?
Les fonctionnaires sont mécontents parce que François Hollande leur a vendu du rêve. Il a promis de créer des postes, alors qu’en réalité, il en crée dans l’éducation nationale mais applique la règle du non-remplacement de trois fonctionnaires sur quatre partant à la retraite dans les autres ministères. De plus, le maintien de l’effectif global de la fonction publique prive le gouvernement de marges budgétaires pour augmenter les salaires. Les syndicats sont en partie responsables car ils réclament souvent plus de postes en sachant très bien que l’État n’aura pas les moyens de bien les rémunérer. Je préfère moins de fonctionnaires mais mieux payés.

Regrettez-vous de ne pas avoir réformé le statut des fonctionnaires ?
Pour avoir fait une réforme statutaire, celle qui concernait les enseignants-chercheurs – neuf mois de mouvements de grève, 170 évacuations de facultés –, je sais que les réformes statutaires sont les plus difficiles à conduire…

Faut-il réformer le statut de la fonction publique ?
Il existe un ministère, régalien par excellence, celui de la Défense, où l’on emploie des militaires contractuels. Ils sont bien formés, bien payés et l’État organise leur reconversion. Ce modèle pourrait s’appliquer aux autres ministères, avec une partie de fonctionnaires statutaires qui font carrière toute leur vie et une partie de contractuels, peu nombreux, bien formés, bien payés. Car je suis persuadée que le statut tire les rémunérations vers le bas.

C’est-à-dire ?
Dans certains cas, le statut devient tellement coûteux qu’il empêche les augmentations de salaires. Par exemple, la France est sans doute le seul pays à offrir un statut de chercheur à temps plein et à vie. Au début de la carrière, c’est un atout pour la France et cela lui permet d’attirer de nombreux jeunes chercheurs étrangers. Mais ensuite, le fait que certains chercheurs n’enseignent pas est une exception française. Si l’on dérogeait à cela, on ferait des économies considérables, on pourrait augmenter les salaires et les étudiants en profiteraient.

L’emploi à vie dans la fonction publique est-il justifié ?
Cela peut se justifier si l’on veut attirer des gens dans les secteurs tendus, je pense notamment aux infirmières à l’hôpital.

Ou aux enseignants…
Dans l’enseignement, on pourrait expérimenter des contrats, de cinq ans par exemple, pour des matières à option parfois soumises à des “effets de mode” ou pour des matières en pénurie d’enseignants. Si une ingénieure veut exercer le métier de professeure dans l’éducation nationale durant quelques années, ce n’est pas simple aujourd’hui. À l’inverse, il faut développer la mobilité pour les enseignants statutaires : je trouve regrettable qu’on ne leur donne pas la possibilité d’effectuer d’autres missions de service public au cours de leur carrière.

Partagez-vous le diagnostic de votre collègue Luc Chatel, qui a dénoncé la nomination de proches du pouvoir dans la haute administration ?
Ce qui se passe est scandaleux. Au cours de la campagne présidentielle, François Hollande a donné des leçons sur l’impartialité de l’État. Aujourd’hui, que constate-t-on ? Des recteurs, des préfets et des directeurs d’administration virés séance tenante. Olivier Schrameck, ancien directeur de cabinet de Lionel Jospin et plutôt spécialiste de l’éducation, a été nommé à la présidence du Conseil supérieur de l’audiovisuel…

À Bercy, que vous connaissez bien, il y a eu peu de changements…
Philippe Parini a été écarté de la direction générale des finances publiques. Il figurait sur la “liste noire” de François Hollande. Nous avons obtenu qu’il soit nommé à un nouveau poste à la hauteur des services qu’il a rendus au ministère [il est directeur régional des finances publiques depuis septembre 2012, ndlr]. Pour éviter toute chasse aux sorcières, il faudrait créer une haute autorité pour surveiller les nominations. Mais aussi une haute autorité en charge de l’organisation des élections, car la majorité est en train de changer un à un tous les modes de scrutin dans le but de conserver ses territoires. Cela ressemble à des pratiques de République bananière.

Propos recueillis par Bruno Botella et Laurent Fargues

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