Alors que près de 2 millions de lycéens vont bientôt faire leur choix d'études supérieures, Geneviève Fioraso et Valérie Pécresse, respectivement secrétaire d'Etat et ex-ministre (2007-2011) à l'Enseignement supérieur, débattent des faiblesses de notre système. Et s'opposent sur l'accès à l'université.

 

Désormais, 73% des adolescents d'une génération obtiennent un baccalauréat. Mais, vu le taux d'échec en licence, cette massification du système scolaire est-elle aussi positive qu'on le prétend?

Geneviève Fioraso : L'augmentation du nombre de bacheliers est une bonne chose. Les difficultés concernent essentiellement les titulaires d'un bac professionnel. En vingt ans, leur nombre a doublé ! Or la moitié d'entre eux souhaitent poursuivre leurs études après le bac. Sur ce sujet, on a manqué d'anticipation. Nos filières ne sont pas adaptées et leur taux de réussite en licence, 3,5%, est intolérable. Nous avons une responsabilité politique et sociale quant à l'avenir de ces bacheliers. Il fallait les orienter davantage vers les BTS et leur donner une priorité d'accès, ce que nous avons fait. Il faut maintenant imaginer une nouvelle voie professionnelle, adaptée aux besoins de notre économie. C'est le chantier que je viens de lancer. 

Valérie Pécresse : Cet échec est inacceptable. Mais la question des bacheliers professionnels est loin d'être la seule qui se pose. Ceux-ci représentent moins de 10% des effectifs des étudiants à l'université. Parlons du reste et ne nous voilons pas la face. 50% d'échecs à la fin de la première année de licence, c'est beaucoup trop. Cela coûte cher à la collectivité et c'est dévalorisant pour les jeunes. J'avais tenté de travailler sur ce sujet en lançant le plan Réussir en licence, mais il est vrai qu'il n'a pas porté tous ses fruits. Le problème, c'est qu'on laisse s'inscrire à l'université des élèves dont on sait parfaitement qu'ils n'ont pas les moyens d'y progresser avec succès. 

Le diagnostic n'est pas nouveau. Pourquoi ne parvient-on pas à traiter ce sujet?

G. F.: Les 730 millions d'euros investis par Valérie Pécresse dans le plan de réussite en licence ont été engloutis par la loi sur l'autonomie des universités. Il nous a donc fallu nous pencher à nouveau sur ce problème. Lorsque je suis arrivée, il y avait 3 600 intitulés de licence et 5800 de master. Comment voulez-vous que les étudiants s'y retrouvent et choisissent les formations qui leur conviennent ? Il y a dorénavant 254 licences et 400 masters. C'est plus lisible pour les étudiants, leurs familles et les employeurs. Car la question centrale est celle de l'orientation. 

V. P.: Là-dessus, je suis d'accord. Sur Admission postbac [le dispositif permettant aux lycéens d'inscrire leurs voeux d'orientation pour leurs études supérieures], j'avais fait rajouter, à propos de certaines formations, des mentions "Déconseillé aux bacs pro". Mais, pour améliorer l'orientation, il faudrait réformer le lycée. Actuellement, tout se joue à la fin de la classe de seconde, avec une sélection féroce et injuste. Je suis favorable à plus d'autonomie et au développement de lycées polyvalents, dans lesquels on pourrait trouver toutes les formations, jusqu'au BTS ou à la licence professionnelle, en passant par les bacs généraux. Ils pourraient s'organiser aussi autour de thématiques comme l'audiovisuel, le numérique ou le tourisme. On y mettrait également des filières d'excellence européennes ou bilingues. 

G. F.: Réécrire l'histoire a posteriori, c'est toujours facile. Pourquoi ne l'avez-vous pas réalisé lorsque vous étiez en responsabilité ! Je pense surtout que vous ne souhaitiez pas jouer le jeu de la mixité sociale. Pour ma part, je crois qu'il faut avant tout ouvrir le système scolaire vers l'extérieur, faire venir des professionnels pour parler aux jeunes de leurs métiers futurs. Il faut aussi accompagner les étudiants issus des familles les plus modestes. D'où les 458 millions d'euros investis pour les bourses, la caution locative étudiante et la relance du plan logement étudiant ! 

Les parents semblent mieux informés que vous ne le dites. La grande majorité choisit d'inscrire ses enfants dans une filière sélective. Prépas, écoles de commerce postbac, DUT, BTS font carton plein. Et l'université est très souvent un choix par défaut. Comment remédier à cela?

V. P.: Il faut instaurer une orientation sélective. Accorder à chaque bachelier le droit d'étudier dans le supérieur, mais pas n'importe où. Il ne s'agit pas de faire une sélection couperet, mais de définir des prérequis pour chaque inscription. Continuer à autoriser un bachelier professionnel à s'inscrire en licence de philosophie est un non-sens. 

Vous seriez donc favorable à la sélection à l'entrée de l'université?

V. P.: L'université pratique déjà la sélection pour certains diplômes, comme les bi-licences ou au sein des écoles internes que l'autonomie a permis de développer. Orienter les jeunes vers des filières où ils ont une chance de réussir éviterait de les mener dans le mur. C'est une réponse à l'échec en licence, en médecine et en droit particulièrement. Si ce dispositif était instauré, il faudrait mettre en place, simultanément, des parcours différenciés, adaptés aux bacheliers les plus fragiles, afin de ne laisser personne sur le bord de la route. Des cours de remise à niveau et des systèmes de passerelles leur permettraient d'évoluer durant leur parcours. Si l'on n'adapte pas complètement le système, on ne s'en sortira pas. 

G. F.: Il est vrai que l'université doit trouver de nouvelles réponses à la très grande hétérogénéité de son public. Cependant, l'orientation sélective proposée par Valérie Pécresse n'est pas une solution. Il faut avant tout mettre en oeuvre des mesures pour lutter contre le décrochage des étudiants. La démocratisation de l'enseignement supérieur appelle une révolution pédagogique. C'est l'enjeu du numérique, des amphis inversés [où le cours est consacré à débattre du sujet sur lequel les étudiants ont travaillé en amont] et des Mooc [cours magistraux en ligne, ouverts à tous]. 

Vous êtes donc opposée à la sélection à l'entrée de l'université, pratiquée, pourtant, dans de très nombreux pays?

G. F.: Ce débat me paraît totalement archaïque. A 18 ans, il est normal qu'un jeune se cherche et ne puisse pas toujours définir son choix du premier coup. Pour atténuer l'échec en premier cycle, la spécialisation progressive en licence, que nous sommes en train de mettre en place, me semble mieux adaptée et plus juste. Aujourd'hui, 15% des universités se sont engagées dans cette voie. L'idée est de proposer aux étudiants un parcours à la carte, où ils se détermineront au fil de l'eau, selon leur appétence et leurs résultats. Pour ceux qui sont en difficulté, je suis favorable à la mise en place de summer schools. 

Votre refus d'instaurer toute forme de sélection à l'entrée à l'université ne signe-t-il pas plutôt un manque de courage politique face à un tabou?

G. F.: Ce n'est pas un tabou. La sélection n'est tout simplement pas une réponse adaptée aux enjeux d'aujourd'hui. Je ne m'interdis aucun sujet. Je viens d'ailleurs de lancer un groupe de travail sur la sélection en master, pour la psychologie et certaines disciplines juridiques. 

L'université est donc réduite à continuer à faire de la sélection sans le dire? La marge de manoeuvre d'un ministre de l'Enseignement supérieur est-elle si étroite?

V. P.: Pour ma part, j'ai dû faire face à des résistances puissantes, notamment sur la sélection à l'entrée du master et sur le contrôle continu. Dans ce ministère, la pression est maximale et, à l'époque, nous avons manqué d'alliés pour aller plus loin et plus fort. Il faut davantage préparer le terrain avant de gouverner. 

G. F.: Je ne suis pas d'accord avec cette vision et je ne crains rien. L'enjeu, pour demain, n'est pas de savoir s'il faut sélectionner. C'est une vision dépassée. L'enjeu, c'est de porter une société "apprenante" pour tous, tout au long de la vie.

Propos recueillis par Libie Cousteau pour l'Express

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