Je me suis rendue, le 6 mars dernier, au Sénégal. Le Professeur Ibrahima Thioub m’a remis le titre de Docteur Honoris Causa de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Cette distinction m’avait été décernée le 11 janvier 2011. A l’occasion de ce déplacement j’ai rencontré le Président du Sénégal, Macky Sall, avec qui j’ai évoqué la réforme pour la modernisation de l’Université. J’ai également rencontré Mona Chasserio qui œuvre à l’accueil et à l’accompagnement des enfants et des jeunes femmes en situation de danger ou de grande vulnérabilité, au sein de « La Maison Rose », une maison de la seconde chance située à Guédiawaye, une banlieue proche de Dakar.

 

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Discours de Valérie Pécresse prononcé à l’Université Cheikh Anta Diop – UCAD de Dakar le vendredi 3 mars 2015

Mesdames, messieurs les Ministres,

Monsieur le Recteur, Cher Professeur,

Monsieur le Doyen,

Mesdames, messieurs, les Députés,

Mesdames, messieurs les élus,

Mesdames, messieurs les Professeurs,

Mesdames, messieurs,

Chers étudiants,

Permettez-moi de vous dire ma fierté et mon émotion d’être à vos côtés aujourd’hui dans cette prestigieuse Université Cheikh Anta Diop – UCAD de Dakar. Monsieur le Recteur, cher Professeur Ibrahima Thioub, permettez-moi de vous remercier et de vous témoigner toute ma reconnaissance.

Vous m’avez fait l’immense honneur  de me décerner le titre de Docteur Honoris Causa de votre Université. Décerner un doctorat honoris causa constitue la plus haute marque de reconnaissance qu'une université puisse accorder à celles et ceux qui tentent de la servir.

Permettez-moi d’évoquer ici un souvenir qui m’est particulièrement cher puisqu’il s’agit de la première cérémonie de remise du titre de Docteur Honoris Causa, à laquelle j’ai eu l’honneur d’assister comme ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche. Il s’agissait de Toni Morisson, romancière, professeur de littérature, lauréate du Prix Pulitzer en 1988, et du prix Nobel de littérature en 1993 qui a été faite Docteur Honoris Causa de l’Université de la Sorbonne en 2007. Exemple absolu de la méritocratie que seules des démocraties véritables peuvent permettre : une enfant d’une famille afro-américaine, ouvrière de l’Ohio qui allait devenir un très grand professeur de Princeton et une romancière lue dans le monde entier, honorée d’un prix Nobel.

L’émotion que j’ai ressentie devant cette femme, m’étreint encore et je mesure combien cette distinction particulière me donne une grande responsabilité. Je vous remercie pour votre confiance, je vous en remercie chaleureusement car c’est avec beaucoup de plaisir que je me trouve ici parmi vous.

Tout au long de ma vie, plusieurs personnes, par leur affection, leurs encouragements, par leur conviction, ou encore par leur engagement pour une action qui nous a été commune, m’ont permis d’aller de l’avant et de repousser les limites de mes possibilités. Permettez-moi de les en remercier. J’ai une pensée particulière pour mon père, Dominique Roux que certains d’entre vous ici connaissent bien car il a toujours été profondément attaché à l’Afrique et acteur de partenariats universitaires franco-africain.  C’est toute l’Afrique que j’ai appris à connaître à travers lui.

Les cérémonies d’Honoris Causa célèbrent certes le mérite des parcours d’une vie académique ou professionnelle, mais ouvrent aussi un canal d’intégration dans d’autres communautés académiques à travers les liens interuniversitaires qu’elles génèrent au-delà des frontières.

Cette distinction me lie désormais à une nouvelle communauté d’appartenance : celle de l’université de Cheikh Anta Diop. Je vous en suis très reconnaissante. A titre personnel c’est une grande fierté pour moi que de recevoir cette haute distinction mais, en me décernant ce titre, j’ai bien conscience que vous honorez avant tout l’Université, le monde universitaire avec un grand U.

En effet, monsieur le Recteur, à travers cette distinction c’est l’action que j’ai eu l’honneur de mener au nom de la France en matière d’enseignement supérieur que vous avez souhaité honorer.

J’ai eu le privilège, c’est vrai, de participer de 2007 à 2011 à une profonde mutation, je dirais presque une révolution du monde de l’enseignement supérieur français à travers une réforme visionnaire que j’ai menée à la demande du Président de la République.

Cette réforme nous l’avons voulue pour transformer en profondeur le paysage de l’enseignement supérieur français, pour lui donner un avenir durable, pour faire de l’université française un modèle et ainsi la placer comme une référence dans le monde.

Et c'est tout l'esprit de l'action que la France a engagée en 2007 : miser sur nos atouts pour dessiner le nouveau visage de l’université française, pour la rendre plus forte et plus attractive pour les étudiants et les scientifiques de France, mais aussi pour leurs collègues étrangers.

Mesdames et Messieurs les Présidents, mesdames et messieurs les professeurs, mesdames et messieurs les étudiants, ceux d'entre vous qui fréquentaient régulièrement les universités françaises n'avaient pu manquer de le constater : depuis près de 30 ans, l'enseignement supérieur avait pris du retard dans notre pays. Nous n'avions pas su faire évoluer notre modèle universitaire. Nous n'avions pas su investir pour demain.

En 2007, ce choix d'investir massivement dans l'université et la recherche, nous l'avons fait au nom de l'avenir, au nom de la jeunesse.

Nous partageons tous une même responsabilité : celle de préparer notre jeunesse à tenir toute sa place dans ce monde qui est en train de voir le jour. Cette jeunesse, il nous revient de l'armer pour occuper les nouveaux emplois qui vont se créer dans nos économies. Et pour cela, il nous faut libérer toute sa créativité et son imagination, pour lui permettre d'évoluer dans la société de la connaissance qui est désormais la nôtre.

Voilà pourquoi, vu de l'étranger, le paysage de l'enseignement supérieur français paraissait parfois difficile à lire et à comprendre. Rares étaient ainsi les universités françaises qui, comme la plupart de vos établissements, enseignaient toutes les disciplines. Rares étaient aussi celles qui assumaient directement la responsabilité de former les cadres économiques, politiques et sociaux de la nation. En 2007, nous avons donc fait un véritable saut culturel en donnant leur autonomie à nos universités.

Quand je suis arrivée au Ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche, il y avait en France 85 universités et près de 225 grandes écoles. Aujourd'hui, il y a sur le territoire français une carte d'une vingtaine de pôles universitaires, qui rassemblent nos forces scientifiques et pédagogiques. Elles disposent désormais de la liberté nécessaire pour affirmer un vrai projet pour leurs étudiants, qui s'accompagne notamment de nouvelles opportunités de coopérations internationales tant en termes de recrutement d'enseignants que de création de diplômes conjoints.

Nos universités, sont ouvertes sur leur territoire et en interaction constante avec le monde économique. Elles ont utilisé leur autonomie pour placer la réussite et l'insertion professionnelle des étudiants au cœur de leur action.

L'autonomie, a été bien plus qu'une loi, c'est un nouveau souffle qui s'est emparé de nos établissements. Le monde professionnel, est devenu un interlocuteur à part entière pour nos universités. Car en 2007, nous avons gravé dans le marbre une nouvelle mission pour notre enseignement supérieur, une mission d'insertion. Et là aussi, nos établissements ont répondu présents, en nouant des partenariats inédits et particulièrement performants.

Car à vos yeux comme aux miens, c’est l’honneur de l’université que d’ouvrir de nouvelles perspectives à nos jeunes, et particulièrement à ceux qui n’auraient jamais imaginé s’engager dans des études supérieures si l’université n’était pas venue à eux. La plupart des grandes figures sénégalaises, issues à l’origine de milieux modestes, ont suivi des études de très haut niveau qui leur a permis d’avoir l’aura et le rayonnement que l’on connaît.

Une université ne peut pas « être hors sol » elle doit avoir aussi dans ses objectifs fondateurs celui de relever défi de l’insertion professionnelle.

Au cœur de la refondation des universités, que j’ai engagée il y avait d’abord et avant toute chose la réussite des étudiants. Et cette dernière, vous le savez mieux que quiconque, ne se mesure pas seulement à l’obtention d’un diplôme, mais aussi aux perspectives d’insertion professionnelle qu’elle ouvre.

Au bout des études supérieures, il doit toujours y avoir un emploi : cette exigence fondamentale, nous l’avons consacrée avec la loi LRU : liberté, responsabilité des Universités.

Au moment même où la France affrontait, comme toutes les économies du monde, les effets d’une crise sans précédent, nous avions le devoir d’agir pour garantir à notre jeunesse qu’elle s’insèrerait sur le marché du travail.

Pour honorer ce contrat moral que l’université passe avec les étudiants et leurs familles, j’ai pu compter sur la mobilisation sans faille d’une bonne partie de la communauté universitaire, la plus audacieuse, la plus lucide, la plus ambitieuse et ce fut un honneur. Sans son soutien, ainsi que celui de ceux qui m’ont entouré de leur confiance, le président de la République et le premier ministre qui malgré quelques mouvements de protestation ne m’ont jamais laissé tomber.  Et j’y associe toute mon équipe ministérielle des bons et des mauvais jours, mais aussi ma famille et mes trois enfants pour qui cette période n’a pas été facile à traverser non plus.

Et aujourd’hui j’ai une pensée émue et reconnaissante pour eux. Toutes ces heures passées sur les bancs de l’Assemblée nationale, pour défendre ma réforme, ces heures loin des miens elles sont récompensées aujourd’hui et je les en remercie.

Cette nouvelle université française était un pari audacieux mais je peux dire aujourd’hui, en 2015, que c’est un pari gagné. Déjà en 1968, Edgar Faure alors ministre de l’éducation nationale du Général de Gaulle, l’avait appelée de ses vœux, mais dans une France turbulente qui préfère souvent la révolution à la réforme, comme l’a si bien dit Georges Pompidou, il aura fallu attendre 40 ans pour que ce rêve se concrétise ! Et c’est vrai, j’avoue devant vous, que je suis assez fière du travail que nous avons accompli.

Croire en l’avenir, croire en sa jeunesse, en ses professeurs, en ses chercheurs, croire en la communauté universitaire dans son ensemble nous a permis de relever le défi. Nous avons fait de l’université française une université qui a confiance, qui est riche de projets et surtout une université qui s’ouvre non seulement sur ces territoires en France mais aussi à l’extérieur.

C’est dans ce contexte, que le projet de coopération France-Sénégal en didactique des mathématiques porté par l’Université Paris-Diderot et la Faculté des sciences et technologie de l’éducation de l’Université Cheikh Anta Diop a pu voir le jour. Ce projet dont la première mission s’est déroulée en mars de l’année dernière, en prenant appui sur les outils développés par la didactique des mathématiques, la didactique professionnelle et l’ergonomie cognitive permet de mener une étude comparative et parallèle entre le Sénégal et la France sur une profession : la couture.

Je pense aussi aux liens scientifiques entre le CIMPA, centre international de mathématiques pures et appliquées basés à Nice qui a organisé de nombreux ateliers de recherche sur le continent Africain et plus particulièrement à Dakar avec la création d’un master de cryptographie et de protection de l’information.

La circulation des idées, des étudiants et des chercheurs est une opportunité exceptionnelle pour l'humanité tout entière. Mais à une condition : qu'elle bénéficie au plus grand nombre. Et pour cela, elle ne doit jamais s'interrompre : les étudiants ou les scientifiques qui partent dans une université étrangère doivent avoir la possibilité de poursuivre leur parcours en retrouvant leur pays d’origine, puis en ayant la possibilité de repartir dans une autre université, un autre laboratoire dans un autre pays. Ils sont aujourd’hui 9000 étudiants sénégalais à suivre un cursus en France, et la France est le premier pays d’accueil loin devant les Etats-Unis (660 en 2012) et le Canada (636 en 2012).

L'internationalisation de la vie universitaire est une évidence : aller contre ce mouvement, ce serait aller non seulement contre le sens de l'histoire, mais aussi contre la vocation même des universités, qui sont par nature des lieux de rencontre et de diffusion du savoir.

C'est cette circulation qui permettra à l'ensemble des nations du monde de tirer les fruits de la rencontre des cultures et des approches scientifiques. Je le sais, l'internationalisation peut susciter des craintes. Certains agitent parfois le spectre de la « fuite des cerveaux ». Mais nous ce que nous voulons c’est la « circulation des cerveaux » qui ouvre l’esprit et les cœurs aux autres cultures, aux échanges et permet à nos jeunes de profiter des avantages et non de subir les effets pervers de la mondialisation.

Il ne faut pas avoir peur, l’Université se nourrit de l’échange et elle doit en conséquence être ouverte, prête à prendre des risques en acceptant l’émulation.

Claude Lévi-Strauss, dont j’ai eu l’honneur pour ses 100 ans de donner le nom au grand amphithéâtre du Musée des Arts premiers du Quai Branly à Paris, aimait à le répéter, « les grands progrès naissent de la rencontre de traditions et de pensées différentes, qui s'enrichissent et se fécondent mutuellement.».

Mais comme le soulignait le père de l'ethnologie et de l'anthropologie contemporaines, cet illustre collègue de Cheikh Anta Diop, si l'on veut maintenir intacte la possibilité d'avancées futures, encore faut-il que cette rencontre des différences n'affaiblisse pas les cultures elles-mêmes. Au contraire, la singularité de chaque modèle doit sortir renforcée et enrichie des autres.

C’est pourquoi j’ai eu à me battre, comme ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, au sein même de ma famille politique, pour que nos valeurs ne cèdent à pas à la peur. Je me suis battue pour que la venue d’étudiants étrangers ne soit entravée comme certains de mes collègues au Gouvernement le souhaitait.  Je refusais qu’au nom de la lutte contre l’immigration illégale, on abîme la vocation de la France à participer pleinement à une coopération universitaire internationale est la source de son rayonnement intellectuel, culturel et économique. Ce combat n’est plus d’actualité, heureusement. Et la France continue de s’ouvrir à tous les talents qui croient en elle.

***

Alors, chers amis, si nous sommes réunis aujourd’hui c’est bien parce que nous croyons tous aux valeurs, à la puissance de l’Université dans son ensemble.

L’université au sens premier du terme est d’abord une communauté en quelque sorte une famille, ce ne sont pas les bâtiments, les campus, la liste des diplômes et des structures de formation et de recherche, c’est la communauté formée autour des savoirs : autour de la production et de la transmission des savoirs vers ceux qui apprennent, étudient et préparent leur avenir par ceux qui transmettent et poursuivent la tâche de comprendre et d’analyser le monde, pour mieux enseigner.

L’université est ainsi, par mission et vocation, un lieu ouvert sur l’universel, le global et la diversité. L'université doit être certes un lieu de diffusion des savoirs mais aussi, ne l’oublions pas, un lieu de débat.

La réussite aux diplômes, bien que nul ne conteste son importance, ne suffirait pas à justifier la mission de l’université si nous ne transmettions pas également à nos étudiants et à nos futurs diplômés, la culture, l’esprit civique, le sens des responsabilités et du dialogue et plus généralement le goût de la vérité et de la justice. Donner du sens à ces valeurs fait aussi partie des missions de l’université.

L’horreur de la barbarie qui s’abat aujourd’hui sur l’Europe, comme elle blesse le continent africain dans une même folie meurtrière, nous rappelle combien le combat en faveur de l’humanisme est un combat quotidien. Ceux qui croient en la liberté de penser, ceux-là dont je suis, dont vous êtes, ceux-là n’ont pas d’autres choix de gagner ce combat. Nous triompherons de de l’horreur glacée du terrorisme en faisant de cette liberté le cœur de nos vies, le cœur de nos engagements.

Ce n’est pas un hasard si cette année le meilleur film français au palmarès de la profession fut le bouleversant Timbuktu – Le chagrin des oiseaux de Sissako un cinéaste franco-mauritanien porteur de sa double identité.

Plus que jamais, nous devons défendre ce que les terroristes exècrent : la liberté, la pensée, le savoir, le progrès en un mot : la civilisation. Je devrais dire les civilisations, toutes les civilisations, celles qui du nord au sud, de l’orient à l’occident font l’histoire de l’humanité dans sa formidable diversité. Notre premier rempart contre toutes les formes d’obscurantisme, c’est l’éducation, c’est la culture, c’est l’université.

Monsieur le Recteur, Cher Professeur, je l’ai déjà dit, je vois dans cette cérémonie l’hommage rendu à la Communauté Universitaire dans son ensemble car les Universités sont pour moi aujourd’hui les vrais acteurs du monde « meilleur » que nous souhaitons construire pour nos enfants.

Les universités et la recherche universitaire sont appelées à jouer un rôle majeur dans le siècle qui vient.

Sans science, sans réflexion, sans dialogue, sans savoir, nous serions condamnés à l'impuissance. C’est là toute la différence entre croissance et développement, la croissance se quantifie, se mesure, le développement va plus loin que le produit intérieur brut d’un pays, le développement c’est le bien-être, le bien vivre ensemble. Et c'est pourquoi nous devons replacer l'université au cœur du débat public : pour y interroger, en toute lucidité et en toute intelligence, les grandes options politiques qui sont devant nous. Les universités sont bel et bien des acteurs politiques globaux.

Car ce qui se joue une fois encore dans nos universités, c'est bien le futur d'une humanité dont les responsabilités ne cessent de s'accroître à mesure que progresse le savoir. C'est à ces responsabilités que nous devons aujourd'hui faire face. Elles sont immenses. Elles engagent notre avenir commun.

C’est dans ce sens que j’avais ouvert en mai 2011,  le sommet mondial des universités, qui s’était tenu à Paris.

Je veux insister sur ce point : les Universités ont une large responsabilité dans la construction du monde de demain : je pense à tous les défis que nous devons relever à l’échelle de la planète : le développement, la lutte contre les inégalités et la pauvreté, l’accès de tous à l’enseignement scolaire, l’environnement avec la lutte contre le changement climatique.

***

L’Afrique est le continent de l’avenir, je dirais même de notre avenir à tous, celui par lequel tout va se jouer. La jeunesse africaine est celle qui doit faire face aux défis mondiaux et les relever. Ma présence ici est un acte de foi en l’Afrique. Mes parents qui les premiers m’ont fait découvrir la richesse du continent Africain, Abidjan, Libreville, Brazzaville, et bien sur Dakar et le Sénégal autant de villes, autant de pays dont j’entendais parler à la maison car mon père y enseignait. 

Permettez-moi d’évoquer également ici, celui que je considère comme mon deuxième père, mon père politique, Jacques Chirac. Un homme d’Etat qui m’a profondément séduite par son approche de la fracture sociale qu’il voulait réduire en France. Sa passion pour l’Afrique est légendaire. C’est d’ailleurs à ses côtés que j’ai assisté à ma première conférence Afrique/France à Yaoundé au Cameroun en  2001.

En tant que conseiller aux nouvelles technologies à l’Elysée, j’étais chargée de l’aider à « chatouiller le mulot »… et j’avais œuvré à son projet de réduire la fracture numérique Nord/Sud grâce aux nouvelles technologies, notamment satellitaires.

Jacques Chirac avait la conviction profonde que l’avenir de la France et de l’Europe se jouait, ici, sur le continent africain, notamment dans ces Etats frères de l’Afrique francophone qu’il aimait tant.

Je partage cette conviction.

Je suis ici parce que je crois en vous, je crois dans les forces africaines, Afrique berceau de notre humanité.

La population au sud du Sahara doublera en l'espace de quarante ans – pour atteindre près de 2 milliards de femmes et d'hommes en 2050. Le nombre d'habitants aura été multiplié par dix en un siècle : c'est un changement sans équivalent dans l'histoire humaine.

L’Afrique est aussi une terre d'avenir pour l'économie mondiale. Sa croissance, ces dix dernières années, a été supérieure à celle de beaucoup d'autres régions émergentes. Les besoins d'infrastructure sont énormes. La qualité de son agriculture, ses ressources naturelles, ses richesses minières recèlent des possibilités immenses et encore largement inexploitées. Ses paysans, ses artisans, ses étudiants, ses entrepreneurs, ses savants constituent une ressource humaine exceptionnelle.

Alors si l'Afrique est la jeunesse du monde, le Sénégal en est le plus bel exemple : Les 15-24 ans représentent 20.5% de la population sénégalaise. Soit 2 574 720 millions de jeunes. C’est une richesse inouïe qui vous impose mesdames, messieurs les élus, mesdames, messieurs les professeurs de grands devoirs.

Je vois dans cette cérémonie, le lien très fort qui unit nos deux  pays, la France et le Sénégal, j’y vois une amitié profonde et sincère faite de respect mutuel et d’ambitions partagées.

Je suis ici bercée et portée par les grands noms du Sénégal qui ont contribué à façonner pour l’humanité toute entière un monde meilleur. Le Sénégal a toujours été un exemple à suivre pour l’Afrique, un pionnier, celui qui montre le chemin.

Nous sommes ici réunis au sein de l’UCAD, l’université qui porte le nom de Cheikh Anta Diop. Qui ne connait pas Cheikh Anta Diop, historien, anthropologue, égyptologue et homme politique sénégalais. Il a mis l'accent sur l'apport de l'Afrique et en particulier de l'Afrique noire à la culture et à la civilisation mondiale.  Il fut l’un des plus fervents défenseurs de l’indépendance de l’Afrique et du Sénégal. Chers étudiantes et étudiants vous lui devez beaucoup, mais je peux dire aussi que nous lui devons tous beaucoup.

Les grands hommes du Sénégal ont su porter des messages universels qui résonnent dans le monde entier encore aujourd’hui.

Je ne peux aujourd’hui me présenter devant vous sans parler de Léopold Sédar Senghor, illustre parmi les illustres, tisseur inlassable de liens éternels entre nos deux pays, entre nos deux cultures.

Je parlais il y a quelques minutes de la nécessaire mobilité des étudiants et de la communauté universitaire. Léopold Sédar Senghor en fut l’un des pionniers. Né à Joal, au sud-est du Sénégal, le 9 octobre 1906, il  fait ses études à la mission catholique de Ngasobil, au collège Libermann et au cours d’enseignement secondaire de Dakar, puis, à Paris, au lycée Louis-le-Grand et à la Sorbonne où il est reçu à l'agrégation de grammaire en 1935. Homme curieux du monde, curieux des autres, il puise dans son parcours d’excellence aux multiples vies  pour tracer le sillon de la Francophonie. Ministre conseiller du Gouvernement de Michel Debré (1959-61) et membre de la commission chargée d’élaborer la constitution de la Vème république française : voilà l’influence qu’il eut sur nos institutions !

Tout en enseignant les lettres et la grammaire au lycée Descartes à Tours (1935-1938), il suit les cours de linguistique négro-africaine de Lilias Homburger à l'École pratique des hautes études et ceux de Paul Rivet, de Marcel Mauss et de Marcel Cohen à l'Institut d'ethnologie de Paris.

Aujourd’hui devant vous,  je ne peux pas ne pas citer ce nombre d’or : 37.  Mesdames et messieurs, Léopold Sédar Séngor, a été fait docteur honoris causa de trente-sept universités du monde entier. Je n’en citerais que quelques unes : Paris-Sorbonne, Strasbourg, Louvain, Bordeaux, Harvard, Oxford, Vienne, Montréal, Francfort, Yale, Meiji, Nancy, Bahia et Evora, bien d’autres encore…

Membre de l’Académie française – élu en 1983, il y fut remplacé au fauteuil numéro 16 par…. Valérie Giscard D’Estaing. Quelle force dans ce symbole d’un chef d’Etat français succédant à un chef d’Etat sénégalais. Il fut un grand visionnaire, visionnaire de  ce que l’Université, la communauté universitaire devait accomplir pour le bien commun, s’ouvrir aux autres, ne pas être une université de l’entre soi. Homme de culture, immense poète, homme politique au sens noble, celui qui s’engage en faveur du bien commun, est élu premier Président de la République du Sénégal, le 5 septembre 1960.

Toute sa vie, il a plaidé en faveur de l'unité africaine et évoquait le Sénégal comme un pays façonné par l'Europe et l'Afrique.

Il fut le premier président du Sénégal indépendant, l’un des grands visionnaires de l’Afrique contemporaine. Il fut aussi l’un des plus grands poètes de cette langue, que nous avons, Sénégalais et Français, en partage et dont nous assurons aujourd’hui la responsabilité commune.

Car nos deux pays ont une histoire en partage, faite de joies mais aussi de douleurs, de blessures, de combats menés cote à cote, lors des derniers grands conflits mondiaux.

Il s’est battu au sein du 31ème régiment d’infanterie coloniale en 1939. Il s’est battu aux côtés de ces hommes qui avaient vingt ans, qui avaient l’âge où l’on a d’autres rêves, d’autres projets, d’autres espoirs que d’aller mourir sur une terre lointaine. Ils ont quitté tout ce qu’ils aimaient, les paysages qui les avaient vus grandir, leur famille, leurs amis.

Ils ont donné le meilleur d’eux-mêmes. Ils ont fait tous les sacrifices, jusqu’au sacrifice suprême.

Je dis devant vous aujourd’hui mon immense respect et mon infinie reconnaissance pour ces hommes, nos frères d’arme, qui ont tout donné, en particulier au cours des deux grandes guerres mondiales, pour que la France ne soit pas simplement libre, mais qu’elle continue à vivre et à exister.

Cette histoire commune, nous ne devons pas la renier, elle nous rend responsable de l’avenir de celui que nous inventons ici et maintenant. Cette histoire nous lègue avant tout une langue en partage, celle-là même qui nous permet aujourd’hui de nous entendre, de nous écouter et de nous comprendre.

Permettez-moi de citer ici votre Président de la République, Monsieur MackySall qui lors de La 15ème conférence de la Francophonie qui s’est déroulée ici à Dakar en novembre 2014 disait «  à l’origine, était la Francophonie comme convergence autour d’une langue que nous avons en partage, dans le respect de nos diversités linguistiques et culturelles. La Francophonie des peuples, c’est certes la langue et la culture, la paix et la sécurité, la démocratie et les droits de l’homme, mais c’est aussi les échanges économiques et commerciaux ; c’est la mobilité dans l’éducation, la formation et l’enseignement supérieur ; c’est la technologie au service du plus grand nombre ». 

Des mots très juste, des mots qui résonnent en nous, des mots qui désignent ce qu’Abdou Diouf, un autre de vos hommes d’Etat, qui a marqué profondément de son empreinte l’Organisation internationale de la francophonie dont il fut le secrétaire général pendant 11 ans : la « francophonie des peuples » – 274 millions de locuteurs répartis sur les cinq continents, dont près de 200 millions en Afrique.

Je le disais plus haut, nous avons en partage une histoire passée, qui nous rend encore plus exigeant pour l’histoire commune que nous devons inventer.

Il y a seulement un mois votre Président Macky Sall a posé la première pierre du nouveau pôle universitaire, à Diamniadio (en banlieue de Dakar) – ou « petite couronne » on dirait chez nous, en langage francilien). Ce campus flambant neuf, qui s’inscrit dans le Plan Sénégal Emergent, un plan qui vise le développement économique du pays à l’horizon 2035, verra le jour dans moins de deux ans.

Les portes de ce nouveau campus devraient ouvrir en octobre 2016 avec 40 hectares dédiés aux matières scientifiques et professionnelles : de l’économie, de l’aéronautique, de l’architecture. Le choix a été clairement fait d’aligner disciplines sur les besoins de l’économie du pays.

Le Président de la République, MackySall déclarait lors de cérémonie d’inauguration et de baptême de l’université ASSANE SECK DE ZIGUINCHOR : « l’Université devra être au cœur des ruptures fondamentales pour des changements de mentalité et de comportement, pour  la construction du Futur Sénégal. Notre conviction est de faire de notre enseignement supérieur et notre recherche un catalyseur de l’émergence de notre pays. ». Il s’est engagé sans faille en faveur d’un système éducatif performant et résolument tourné vers l’innovation et l’excellence.

Je le sais d’expérience, la réforme n’est pas une mince affaire. La réforme, seuls les hommes et femmes politiques qui œuvrent pour le bien commun le bien de tous, au-delà des intérêts particuliers ont le courage de la faire, parce que réformer c’est aller au-devant de tous les corporatismes, de tous les conservatismes.

Réformer c’est aller au combat pour défendre ses idées, celles auxquelles on croit, c’est pour un responsable politique la première pierre de l’engagement.

Je crois que sur le long chemin de la réforme sur lequel les audacieux, les courageux, les visionnaires s’engagent, le dialogue doit nous accompagner à chaque instant. Convaincre, trouver les mots justes, faire de la pédagogie en amont, mobiliser ses concitoyens autour d’un projet commun – je l’ai vécu tant au ministère de l’enseignement supérieur qu’à Bercy au ministère du budget -  sont les clés indispensables du succès d’une réforme.

Je reprendrai ici les mots de Winston Churchill qui m’ont guidé dans ma réforme des universités : « Il ne sert à rien de dire : Nous avons fait de notre mieux. Il faut réussir à faire ce qui est nécessaire ».

Faire ce qui est nécessaire. Un pays qui investit dans son université, c’est, pour moi, le signe fort d’une démocratie vivante qui croit en son avenir. C’est pourquoi je suis très fière et très honorée que votre Université, l’Université Cheikh anta Diop ait fait le choix de me faire Docteur Honoris Causa.

Je terminerai pas ces mots prononcés par le Général de Gaulle dans ses Mémoires de guerre : « La difficulté attire l’homme de caractère, car c’est en l’étreignant qu’il se réalise lui-même. »

Je vous remercie.

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