Vous prenez vraiment les rênes de la Région cette semaine, puisque vous installerez mercredi le STIF et présiderez jeudi votre première assemblée plénière. Quelles sont vos priorités et votre feuille de route pour les 100 premiers jours ?

La vérité, c’est qu’il va falloir faire vite… Je me rends compte qu’un mandat de cinq ans et trois mois, c’est très court, surtout quand il s’agit de lancer des programmes de transport, de logement et d’investissement. Pour pouvoir prendre les décisions rapidement, il faut mettre en place de nouvelles pratiques et dégager des marges de manœuvre financières. Je peux d’ores et déjà vous annoncer que la « chasse aux gaspis », c’est parti ! J’ai trouvé une Région forte mais très cloisonnée, qui ne s’est pas remise en cause depuis des années. J’entends tout remettre à plat. L’exemple type, c’est le déménagement du conseil régional vers le Val-de-Marne ou en Seine-Saint-Denis.

 

Comment allez-vous procéder pour ce déménagement ?

Aujourd’hui, nous sommes installés dans une quinzaine de bâtiments, dont sept hôtels particuliers du 7e arrondissement. Sans compter les 31 organismes associés. Tout cela génère des cloisonnements, des lourdeurs et des frais de structure considérables : nous avons quand même 250 millions d’euros d’hôtels particuliers en propriété, mais aussi 25 millions de loyer par an – soit 64.000 m² pour 2.000 agents, les élus et leurs collaborateurs.. Au-delà des économies que nous allons réaliser, c’est aussi un symbole politique fort : on ne peut pas dire qu’on veut effacer la barrière du périphérique, rééquilibrer à l’est, inscrire dans notre action les quartiers populaires, et rester dans l’arrondissement le plus cher de Paris.

 

Quel est votre calendrier ?

Mon objectif c’est de faire le déménagement dans la première moitié du mandat, dans une commune bien desservie par les transports et par la route. Nous devons donc aller très vite, sinon nous n’y arriverons pas. Il faut dénoncer les baux en cours, choisir le lieu, décider si on loue ou si on achète, etc. Dès la séance de jeudi, nous voterons le lancement du processus et mettrons sur pied un groupe de travail, présidé par le maire du Blanc-Mesnil (93), Thierry Meignen (LR). Je veux que ce nouveau siège devienne un projet emblématique de la nouvelle Région : numérique, écologique, moderne, ouverte sur les usager et conviviale pour ses agents.

 

Quelles autres mesures d’économie compter-vous prendre immédiatement ?

Je commence par le train de vie de la Région. Un audit sur les finances de la région sera lancé la semaine prochaine, dont les résultats sont attendus pour mi-mars. Sans attendre, je vais diviser par trois le nombre de voitures. Soit 650.000 euros d’économies sur le mandat, J’ai supprimé le journal papier régional tiré à 3,5 millions d’exemplaires pour un coût de 15 millions sur la mandature. Nous baisserons de 20% les frais de réception de l’exécutif et des groupes politiques (600.000 euros). Dans le même esprit, comme je l’ai dit dans mon programme, je ne remplacerai pas un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, je sanctuariserai les personnels des lycées. De même, j’ai décidé de geler toutes les subventions non obligatoires pour prendre le temps de rééxaminer leur attribution lors du débat budgétaire. Par exemple, toutes nos îles de loisirs sont depuis des années lourdement déficitaires, nos programmes d’activités de loisirs doivent donc être systématiquement réorientés vers elles.

 

Avez-vous identifié des mutualisations possibles ?

Je viens de lancer un audit sur les 31 organismes associés – la gauche en a créé 16 en dix ans – afin de les regrouper en cinq pôles : environnement, aménagement, économie, social-santé et culture. Il ne me semble pas incongru, par exemple, de fusionner l’Agence des espaces verts et Natureparif, l’organisme chargé de l’observation de la biodiversité. Ou encore de rapprocher les musiques actuelles, le spectacle vivant, le cinéma, le livre dans une agence culturelle régionale. Selon la Chambre régionale des comptes, 40% des 120 millions de budget des organismes associés sont des frais de structure !

 

D’autres pistes ?

J’ai commencé à rencontrer les présidents des huit départements d’Ile-de-France. Je souhaite que nous puissions, pour faire des économies, mutualiser certaines choses. Aujourd’hui, les centaines de demandes de subvention des communes, dit « contrats territoriaux », font l’objet d’une double instruction par des fonctionnaires départementaux et régionaux. C’est une perte de temps et d’argent et c’est source de complexité.

 

 Vous souhaitez instaurer de « nouvelles pratiques ». Qu’entendez-vous par là ?

J’ai rédigé une charte d’éthique, qui sera adoptée en séance jeudi, prohibant toute une série de comportements qui avaient cours sous la précédente mandature. Finis les recrutements familiaux opaques ou les attributions de logements sociaux aux élus ; les recrutements seront transparents et soumis à une délibération, les conseillers régionaux logés dans le parc social devront quitter leur appartement s’ils dépassent le plafond de revenu, et interdiction pour eux de solliciter un logement social, y compris pour quelqu’un de leur famille. Par ailleurs, je veux rationaliser le travail des élus et lutter contre l’absentéisme. Je supprime les séances de nuit : ça coûte très cher à la Région – il faut payer les agents en heures supplémentaires. – Elles ont été supprimées en Europe du Nord pour encourager les jeunes femmes à faire de la politique. Je renforce les droits de l’opposition en lui permettant de présenter davantage de « niches », c’est-à-dire de vraies délibérations, des contre-projets. Je proposerai aussi la présidence de la commission des finances à l’opposition. Enfin, la feuille de présence devra être signée matin et après-midi, sous peine de sanctions financières automatiques à partir de 30% d’absences sans avertissement.

 

Comment définissez-vous le style que vous voulez imposer ? 

Imaginatif, participatif et dynamique. Les Franciliens doivent se rendre compte à quoi sert la Région. C’est pourquoi je veux les associer à un certain nombre de décisions, en faisant un maximum de consultations via Internet. De même, je vais proposer aux agents d’être “innovateurs de la Région” pour améliorer le mode de fonctionnement. Je veux aussi que les subventions aux associations deviennent totalement transparentes : je les mettrai toutes en ligne, pour que les Franciliens sachent comment leur argent est dépensé. Enfin, j’organiserai du financement participatif, pour trouver de l’argent sans aller le chercher dans la poche des Franciliens.

 

Le Premier ministre vous a reçue. Comment comptez-vous financer le Pass Navigo unique ?

Je l’ai trouvé très conscient du problème et très ouvert. En tout cas, il a reconnu l’ardoise léguée par la gauche du Pass Navigo unique à 70 euros. Pour financer ce trou de 300 millions, pas question d’augmenter les tarifs ou les impôts. Je demande un transfert de fiscalité pérenne du même montant à compter de 2017. Ce peut être des impôts que l’Etat a récemment récupérés en Ile-de-France. Et pour 2016, j’ai proposé trois pistes. Je souhaite la suppression de la réduction à 75% du Pass Navigo pour 117.000 étrangers en situation irrégulière et leur famille – cela coûte globalement près de 50 millions par an aux sociétés de transports. Nous la voterons jeudi prochain. Deuxième ressource : la lutte contre la fraude dans les transports, qui pourrait rapporter près de 100 millions d’euros par an. Pour les 150 voire 200 millions qu’il reste à trouver, j’estime qu’ils pourraient être mis à la charge de la Société du Grand Paris (SGP) en 2016.

 

Comment lutter contre la fraude dans les transports ?

La semaine prochaine, le Sénat examinera la loi Savary consacrée à ce sujet. Je fais des propositions concrètes, dont j’ai parlé à Manuel Valls. D’abord, chaque usager doit pouvoir justifier de son identité. Je réclamais une pièce d’identité obligatoire, je suis prête à assouplir ma position et accepter un document prouvant l’identité : carte d’étudiant, carte Vitale avec photo. C’est indispensable. Pourquoi ? Parce que les fraudeurs habituels donnent systématiquement des fausses identités et donc le taux de recouvrement des amendes est de moins de 10%. Deuxièmement, je réclame une sanction proportionnée et immédiate : les fraudeurs doivent pouvoir être retenus pendant quatre heures, le temps qu’ils prouvent leur identité par tout moyen, ou qu’ils s’acquittent de leur amende. Cela nécessite – ainsi que je l’ai dit au Premier ministre – la création d’une police régionale des transports.

 

Qu’attendez-vous de cette police régionale des transports ?

Déjà, c’est une présence humaine qui rassure. Elle n’existe pas aujourd’hui sur le réseau de bus. C’est très injuste. Elle sera sollicitée aussitôt qu’un contrôleur aura arrêté un contrevenant, y compris dans les tramways et les bus, car les taux de fraude dépassent parfois 50%. Par ailleurs, il serait précieux d’avoir des officiers de police judiciaire sur le réseau ferré pour gérer les “accidents voyageurs” qui bloquent la circulation pendant des heures et génèrent d’énormes retards. C’est la même chose pour les colis suspects. Cette police régionale des transports jouera donc un rôle très important. Elle protégera les voyageurs, luttera contre la fraude et les incivilités et améliorera la ponctualité. Je me suis engagée à financer 250 policiers régionaux, qui s’ajouteraient aux 3.000 de la Suge [la surveillance générale de la SNCF] et du GPSR [le groupe de protection et de sécurisation de la RATP], ainsi qu’aux personnels de la police nationale des transports.

 

Vous annoncez la mise en place d’un « bouclier de sécurité régional ». Qu’est-ce que c’est ?

C’est une palette de mesures, comprenant la vidéoprotection généralisée des transports, mais aussi un audit de sécurité – à la demande – pour les établissements financés par la Région (CFA, universités, instituts de formation en soin hospitalier…) et surtout la sécurisation des lycées, qui ne sont pas encore tous clôturés et vidéo-protégés. Je suis prête également à subventionner l’installation de portiques de sécurité dans les lieux recevant du public, comme certaines salles de spectacles. Ou encore des valideurs de titre de transport dans les grandes gares, comme Saint-Lazare. Je veux réactiver la convention que nous avons avec le ministère de l’Intérieur qui permet de participer à la rénovation des casernes et des commissariats, ainsi qu’à l’équipement des forces de sécurité, polices municipales, nationale, gendarmerie. Je proposerai de faire la même chose avec le ministère de la Justice, afin de cofinancer des centres de dé-radicalisation ou des places de prison en Ile-de-France… Enfin, concernant les salariés de la Région “fichés S”, qui travaillent dans les transports ou dans les lycées : nous voudrions avoir en temps réel l’information sur la radicalisation des personnels de services publics régionaux. Et pas seulement à l’embauche comme le propose le gouvernement. Nous voulons aussi avoir une base légale pour pouvoir modifier le contrat de travail de l’agent, l’extraire de tout contact avec le public en cas de soupçons ou le licencier s’il existe un risque.

 

Maintenez-vous votre projet très controversé de tests salivaires dans les lycées pour repérer les fumeurs de haschisch ?

Je ne me résigne pas à la situation actuelle. Je veux des lycées sans drogue. On ne peut pas vouloir lutter contre le décrochage scolaire et ne rien faire contre la montée des addictions – alcoolémie et toxicomanie – dans les établissements scolaires d’Ile-de-France. Les tests salivaires sont un outil parmi d’autres, comme l’indique le site de Drogue Info Service, c’est aujourd’hui possible. Un proviseur peut d’ores et déjà organiser le dépistage sur toute une classe s’il le souhaite, à condition que ce soit fait par une équipe de soignants sous le secret médical. Les résultats ne peuvent être donnés qu’à l’élève ou à ses parents s’il est mineur, le proviseur n’ayant que les résultats globaux. L’outil existe, je dis que si le lycée le demande, la Région paiera ces tests. Je souhaite également financer – grâce à une enveloppe de deux millions d’euros – des heures supplémentaires aux CPE, infirmières scolaires ou agents administratifs, qui deviendraient un référent contre les addictions dans chaque lycée. Enfin, je veux mettre en place de vraies des bulles de sécurité autour de chaque établissement qui le demandera, avec des caméras de vidéo-protection et des partenariats avec les polices municipales ou la police nationale. Je ne laisserai pas la communauté éducative désarmée face à ce fléau.

 

Lire l'intégralité de l'interview sur le site du JDD 

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