La présidente de la région Ile-de-France, 52 ans, a déjà un long passé politique… et une expérience douloureuse du sexisme en politique.
 
Valérie Pécresse, plusieurs fois ministre sous Chirac et Sarkozy, est depuis décembre 2015 la présidente de la région Ile-de-France (ex-LR, désormais Libres!). Les attaques sexistes, elle en a une longue expérience. « Je n'ai jamais voulu m'en plaindre, car je refuse d'être une victime », souligne-t-elle dans une interview au Parisien. A une semaine du premier tour des municipales et à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes, l'élue appelle à une « solidarité absolue des femmes entre elles ». « Tout changera », assure-t-elle, si elles arrivent « à certains postes de pouvoir, qui leur permettront d'influencer l'organisation du travail ».

Avez-vous été confrontée au sexisme ?

VALÉRIE PÉCRESSE. Je ne connais que ça ! Lors de ma première campagne régionale, le surnom dont mes adversaires de gauche m'avaient affublée, c'était « la blonde ». Elégant, surtout venant d'un camp soi-disant progressiste. Ensuite, ça a été « serre-tête et jupe plissée ». C'est gratuit, méchant, en dessous de la ceinture. Je n'ai quasiment jamais entendu un homme politique être attaqué sur son physique. Et que je sache, tous ne sont pas des gravures de mode ! J'ai une carapace épaisse d'un mètre à force d'avoir pris des coups.
 
On pardonne moins aux femmes de faire de la politique ?
 
Absolument. On nous attaque d'abord sur notre compétence, avec l'idée que la femme n'est pas au niveau. Puis c'est notre physique, nos vêtements, notre famille. « Qui s'occupe de vos enfants ? » « Vous y arrivez avec vos enfants ? »… Ces remarques, c'est tout le temps. Derrière, il y a le mythe de la mauvaise mère. Un adversaire FN, qui était prof dans le lycée de mes enfants, faisait courir le bruit qu'ils étaient en conseil de discipline. Faux, mais ce qui se disait – jusqu'aux parents de leurs camarades de classe – c'est qu'ils allaient « devenir de la racaille » parce que je n'étais pas avec eux. Tout est fait pour que nous culpabilisions. Les enfants, particulièrement quand c'est leur mère qui fait de la politique, prennent très cher.
 
C'est dur pour la vie de famille ?

Très dur. J'ai appris mon divorce plusieurs fois. Mes adversaires disaient que j'étais tellement invivable que mon mari m'avait larguée. Les rumeurs de séparation étaient telles qu'on a célébré nos vingt ans de mariage dans un restaurant qui avait pignon sur rue pour démentir ces rumeurs. Il faut avoir un peu de solidité, de stabilité familiale et d'intrépidité pour supporter le sexisme du milieu politique. Pas étonnant que nous soyons si peu à occuper les postes de premier plan.

Des agressions physiques ?
 
Bien sûr. Des gens qui s'approchent pour faire peur, avec des barres de fer, qui vous jettent des salades… Je ne fais pas 2 m moi ! Je ne peux pas intimider physiquement un homme. Nous les femmes sommes condamnées à avoir une autorité naturelle, et c'est un leadership beaucoup plus compliqué. Si un homme crie, c'est qu'il a du caractère, qu'il est autoritaire, que c'est un chef. Une femme qui s'emporte, elle perd ses nerfs, ne tient pas la pression, c'est une hystérique.
 
Face aux attaques sexistes, comment réagir ?
 
Je n'ai jamais voulu m'en plaindre, car je refuse d'être une victime. Il y a d'ailleurs un effet diabolique à propager soi-même les attaques. Les gens pensent alors qu'il y a un fond de vrai. Aujourd'hui, j'ai passé l'âge, je suis présidente de région. Mais à l'époque… Quand un homme dit une bêtise, c'est une bourde. Quand c'est une femme, c'est une gourde. Un exemple : le prix du ticket de métro. Jean-Paul Huchon, qui en fixait pourtant le tarif, s'était trompé pendant la campagne pour la présidence de région qui nous opposait en 2010. Quatre ans plus tard, Nathalie Kosciusko-Morizet avait elle aussi répondu. Des deux, de qui se souvient-on ?
 
A la région justement, vous ne souffrez pas de sexisme ?
 
Une fois qu'on a fait ses preuves, on vous laisse tranquille. Mais quand j'ai été élue présidente de région en 2015, j'ai connu l'école du vice (rires). L'opposition, y compris des voix féministes, m'appelait « Mme la vice-présidente ». Ce n'était pas voulu, mais ça en dit long sur la place des femmes qui sont toujours vice-quelque chose.
 
Il y a eu la loi sur la parité, le mouvement #MeToo, etc… les choses commencent à bouger ?
 
Il me semble que les Français ont envie de plus de femmes en politique. Ils nous trouvent une certaine fraîcheur, du courage, de la combativité, de la sincérité. Ce bonus électoral, qui tient peut-être à la nouveauté ou à notre rareté, rend fous nos adversaires. Ils utilisent du coup des armes encore plus perverses.
 
La solidarité féminine, c'est un vain mot en politique ?
 
Personnellement, je la cherche encore. Quand je me faisais traiter de « blonde », Anne Hidalgo ne bougeait pas plus l'orteil que Cécile Duflot, peut-être trop contentes de me voir à terre. Seule Dominique Voynet m'avait écrit une très gentille lettre. Aujourd'hui, il y a plus de solidarité sur les réseaux. Mais le ton s'est durci aussi. Beaucoup, des hommes mais pas seulement, estiment que les femmes se victimisent trop.
 
Vous auriez eu besoin qu'on vous tende la main ?
 
Face aux attaques, je me suis toujours défendue seule. Je suis une femme forte, une femme debout. Mais je sais que d'autres sont plus fragiles, ou traversent des moments compliqués de leur vie. Je pense notamment aux plus jeunes, aux femmes isolées. Je me sens totalement solidaire.
 
Comment gérer les réseaux sociaux ?
 
L'erreur fatale des jeunes femmes qui se lancent en politique, c'est qu'elles lisent ce qui est écrit sur elle. Quand on tapait mon nom sur Internet à mes débuts, la première chose qui tombait, c'est « Pécresse nue » avec des montages ignobles. Ces réseaux sociaux sont faits pour déstabiliser, démoraliser. Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy m'ont appris qu'il ne faut surtout pas se soucier du regard des autres. Jamais. C'est ce que j'essaie d'apprendre aux femmes qui se lancent en politique.
 
Que leur conseillez-vous d'autre ?
 
Maîtriser leur voix, ne pas la forcer. C'est vrai, les hommes aiment couvrir les voix des femmes. C'est un bizutage très dur car on a l'impression que personne ne vous écoute. La tentation, c'est de la forcer, mais chez les femmes, elle s'envole vite dans les aigus, et c'est désagréable à l'audition. Je leur conseille plutôt de baisser de ton, voire chuchoter, quand les types hurlent. Ma chance, c'est d'avoir une voix grave.
 
Alors, la révolution reste à faire ?
 
Oui, et cela passe par la solidarité absolue des femmes entre elles, ce qui n'est pas toujours le cas. Et par leur arrivée à certains postes de pouvoir, qui leur permettront d'influencer l'organisation du travail, car alors tout changera. Sur 15 directeurs généraux adjoints à la région, il y avait zéro femmes quand je suis arrivée. Elles sont désormais 8. Reste un vrai problème d'autocensure. Il faut encourager les femmes à accéder au pouvoir. Ce que les Anglo-Saxons appellent l'« empowerment ». J'essaie, à mon niveau, de repérer et de former des talents. Pas mal de « bébés Pécresse » ont d'ailleurs germé.
 
Cela change quoi, concrètement, une femme au pouvoir ?
 
Le jour où il y aura plus de patrons femmes, l'organisation du travail changera, et alors tout changera. J'impose de ne plus faire de réunion après 18 heures, j'ai annulé les séances de nuit pour qu'elles puissent rentrer chez elles, j'ai mis tout le monde au télétravail, très utile pour concilier vie personnelle et professionnelle. La révolution, cela commence par les ressources humaines.

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