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En tant que présidente d’Île-de-France Mobilités (IDFM), comment concevez-vous le déconfinement et le retour de millions de passagers dans les transports en commun dans seulement huit jours ?

Je veux lancer ici un signal d’alarme et un appel à la mobilisation générale. Le déconfinement dans les transports sera un parcours du combattant. Sa réussite dépendra de plusieurs contraintes, comme le port du masque, le nettoyage et la désinfection. Mais le plus gros défi, colossal celui-là, sera les moyens à mettre en œuvre pour respecter  la distanciation sociale avec la nécessité de filtrer les entrées. Je demande le concours des forces de l’ordre pour y parvenir. Si l’épidémie repartait, nous risquerions un reconfinement.

 

Vous souhaitez que le port du masque soit obligatoire dans les transports. Encore faut-il en avoir…

Nous sommes aujourd’hui en capacité de distribuer des masques chirurgicaux pour tous les voyageurs aux entrées des gares pendant les trois premières semaines du déconfinement. Nous en avons déjà fourni plus de 600 000 dans 160 gares franciliennes. Avec les maires d’Ile-de-France, nous amorçons la pompe le temps que les entreprises s’organisent et prennent le relai pour équiper leurs salariés. Par ailleurs, Ile-de-France Mobilités que je préside a commandé 2 millions de masques en tissu qui seront distribués aux détenteurs d’un Pass Navigo, lesquels pourront le demander aux guichets. Enfin, tous les points de vente du réseau, ainsi que les distributeurs automatiques, proposeront les masques chirurgicaux au prix fixé par Bercy de 95 centimes.

 

Les passagers qui ne portent pas de masque seront-ils verbalisés ?

Oui. J’ai demandé au gouvernement que l’amende soit la même que pour le confinement, soit 135 euros. Je crois que l’Etat y est favorable. Il faudrait que les agents de sécurité de la RATP et de la SNCF, mais également les polices municipales soient autorisés à verbaliser. Un décret sera nécessaire.

 

Ne faudrait-il pas des distributeurs de gel hydroalcoolique partout ?

Ile-de-France Mobilités a demandé à la RATP et la SNCF de déployer 300 distributeurs automatiques de gel hydroalcoolique en libre-service dans les gares et stations de métro les plus fréquentées. Nous en installerons également dans certains bus. Des flacons de gel seront aussi en vente partout.

 

Qu’envisagez-vous en termes de désinfection des bus, des rames, des quais ?

C’est une question cruciale. Avec la RATP, la SNCF et les bus Optile, nous allons doubler le nettoyage de toutes des surfaces de contact dans les véhicules, les gares et des stations, avec de puissants désinfectants, comme ceux utilisés dans les hôpitaux. Nous mettrons 500 personnes sur le terrain, des brigades mobiles de nettoyage, qui interviendront deux fois par jour à compter du 11 mai et jusqu’à l’été, en plus d’un nettoyage complet qui sera fait à la fin de chaque service. Ce recours à des société prestataires de service coûtera 10 millions d’euros supplémentaires à IDFM. Des processus de  nébulisation par bombes aérosols de produits virucides efficaces sur plusieurs jours seront aussi utilisés. Nous l’avons déjà testé sur les lignes 1 et 13. Nous avons aussi prévu que si un cas de contamination est avéré dans un train, ce dernier sera immédiatement décontaminé.

 

Assurer la distanciation sociale dans le métro ou le RER, n’est-ce pas mission impossible ?

Très peu de pays se sont imposés strictement cette contrainte. La plupart des pays européens se contentent de simples recommandations. Moscou a essayé la régulation des flux avant d’y renoncer face à l’affluence des voyageurs. A ma connaissance, seule les villes italiennes s’y emploient, mais leurs réseaux de transport n’ont rien en commun avec la densité du réseau francilien, l’un des plus importants du monde. Le défi est immense. Rendez-vous compte : en temps normal, près de 5 millions de personnes empruntent chaque jour les transports franciliens (plus de 10 millions de voyages) ; nous devons passer à 1,5 ou 2 millions, si on les répartit sur la journée et à condition d’avoir une offre à 100 %, ce qui ne sera pas le cas au démarrage. Un bus qui transporte habituellement 60 passagers ne pourra plus en accueillir qu’une vingtaine ; un métro de 700 places, pas plus de 180 ; un RER A de 2 500 places, seulement 800. Pour répartir les passagers, nous avons demandé aux opérateurs un marquage au sol pour les personnes debout et de condamner une place assise sur deux.

 

Mais comment limiter le flux de passagers ?

Les Franciliens vont devoir rationner leur usage des transports en commun, le limiter à ceux qui n’ont pas d’autres options. Cela nécessitera un effort de la part des employeurs. Avec l’Etat, nous proposons que 100% des salariés qui sont aujourd’hui en télétravail ne retournent pas au bureau la semaine du 11 mai. Nous voulons tendre vers un objectif de 90% la deuxième semaine, puis 80% jusqu’à l’été. Je sais que c’est dur à entendre pour les employés et les cadres concernés, mais il faudra qu’ils n’aillent pas au bureau plus d’un jour par semaine en moyenne. Nous sommes en  train de négocier avec les organisations patronales – Medef, U2P, CPME – une charte dans laquelle les employeurs s’engagent à ce retour très progressif. Nous  assurerons un suivi quotidien de l’affluence sur le réseau pour adapter l’offre. Nous allons aussi tester une expérimentation de suivi en temps réel sur la ligne 13, des files d’attente aux entrées des stations.

 

Une attestation de l’employeur sera-t-elle obligatoire ?

Je demande à L’Etat de la rendre obligatoire pour les salariés qui utilisent les transports en commun. Il faudra qu’elle mentionne le créneau horaire pour utiliser les transports. Là encore, nous négocions avec les entreprises pour que l’arrivée au travail le matin soit étalée, par tranches horaires, entre 6h30 et 10h30 ; et le retour entre 15h30 et 19h30. Comme dans un musée avec réservation, on entrera à l’heure dite. Il s’agit de lisser les heures de pointe. C’est un outil très puissant pour réduire fortement la congestion. Et qui sait, peut-être que de bonnes habitudes se prendront… Cette attestation doit pouvoir être contrôlée pour refouler ceux qui n’en ont pas à l’entrée des gares et des stations, et son absence, verbalisée à hauteur de 135 euros.

 

Comment contrôler les entrées ?

C’est là que réside le plus gros problème. Si comme le souhaite le gouvernement nous appliquons strictement la distanciation, il faudra filtrer les entrées de chaque grande gare et station. En Île-de-France, il y en a 750, ainsi que 300 stations de tramway et plusieurs dizaines de milliers d’arrêts de bus ! Les opérateurs estiment que nous aurons besoin d’un renfort de 5 000 forces de sécurité pour ce filtrage : polices nationale et municipales, sécurité civile, pompiers, associations type Croix Rouge  ou secouristes. J’ai demandé au préfet de battre le rappel. Tout le monde doit se mobiliser : des mairies à l’Etat ! Le Premier ministre, dans son discours sur le déconfinement, a dit : « Les autorités organisatrices pourront demander le concours de l’Etat pour réguler les flux ». Alors, nous demandons 5 000 personnes en renfort, dès le 11 mai ! Sinon, la RATP et la SNCF menacent de fermer des gares et des lignes. Cette menace n’est pas à prendre à la légère, notamment pour les lignes qui desservent les quartiers populaires – comme la 13 du métro ou la 1 du tramway, en Seine-Saint-Denis –, ou les territoires ruraux – comme la ligne P ou R, qui sont empruntées par des habitants qui occupent moins d’emplois télétravaillables.

 

La SNCF a évoqué l’idée de réservations de places dans les TER. Est-ce possible en Île-de-France ?

Elle en parle pour les trains de banlieue. Ce serait du jamais vu !

 

Prévoyez-vous des prises de température des passagers ?

Nous avons examiné cette possibilité, mais ne l’avons pas retenue, nous préférons en appeler à la responsabilité individuelle. Ces détecteurs de fièvre posent un problème de droit au secret médical.

 

Que dites-vous aux centaines de milliers d’exilés franciliens qui risquent de revenir à compter du 11 mai ?

Je souhaite que les retours se fassent très progressivement. Il faut éviter la congestion  dans les gares et métros  le week-end du 11.

 

Quel est le coût du confinement pour les transports franciliens ?

A ce jour déjà, c’est de l’ordre de 1 Milliard d’euro !. Sans compter les coûts des mesures que je viens de vous présenter. Ni celui du remboursement du Pass Navigo en avril et jusqu’au 11 mai, soit 100 euros pour chaque abonné – annuel et mensuel –, 50 euros pour les Pass Imagin’R et seniors. Nous avons demandé à l’Etat la compensation de nos pertes de recettes.

 

Craignez-vous une explosion du trafic automobile dans les jours qui suivront le déconfinement, et donc une hausse spectaculaire de la pollution atmosphérique ?

Evidemment, un grand nombre de Franciliens voudront reprendre leur voiture ; c’est humain. Mais un embouteillage géant aux portes de Paris serait dramatique. Nous relancerons les aides au covoiturages – trajets gratuits pour les passagers, les conducteurs payés 4 euros –.  Prendre un passager à l’arrière de sa voiture, cela respecte la distanciation sociale. Nous voulons aussi doubler le nombre de cyclistes en finançant l’aménagement de  plusieurs centaines de kilomètres de pistes cyclables préfigurant le RER vélo demandé par les associations ; la moitié des trajets en voiture en Île-de-France font moins de 7 kilomètres ! Par ailleurs, nous allons mobiliser 300 cars de tourisme aujourd’hui à l’arrêt, pour renforcer les lignes de bus, si besoin.

 

Prônez-vous la réouverture des lycées franciliens en juin ou en septembre ?

L’Education nationale n’est pas prête. Ce qui me préoccupe le plus, ce sont les décrocheurs : nous avons perdu entre 8 et 10% des lycéens pendant le confinement ! Ceux qu’il faut faire revenir en priorité, ce sont les élèves des lycées professionnels, notamment dans l’industrie et l’artisanat, qui n’ont pas eu accès aux machines et aux ateliers depuis un mois et demi. C’est une question d’égalité des chances.

 

Comment jugez-vous l’action du gouvernement face à la crise sanitaire ?

L’heure n’est pas au bilan en pleine épidémie, mais à l’addition des forces. Par exemple, nous regardons comment participer activement à la stratégie gouvernementale de tests et d’isolement. Nous pourrions accroitre la capacité de dépistage de l’Agence régionale de santé (ARS). Et avec le Comité régional du tourisme, nous faisons actuellement le recensement des chambres d’hôtels pour accueillir des malades. L’un des enseignements de cette crise, c’est qu’il faut davantage de décentralisation. Mais on ne peut pas demander aux maires de porter seuls le fardeau. La Région est l’échelon clé, un puissant réducteur d’inégalités territoriales.

 

Fallait-il s’obstiner à redémarrer la machine le 11 mai ?

Repousser encore de déconfinement aurait été une grande injustice. Car au-delà de la crise sanitaire, la casse économique et sociale va être extrêmement douloureuse pour les familles. Certaines n’ont plus un euro de revenu depuis un mois et demi. Evidemment, la santé doit être la priorité, mais la survie économique des ménages est tout aussi primordiale. Je vois la pauvreté et la précarité monter comme jamais en Île-de-France. Nous en sommes à prévoir des distributions alimentaires dans les lycées ! L’épidémie est un aggravateur des fractures. Une partie de la population vit dans l’angoisse.

 

Quels secteurs sont les plus touchés en Île-de-France ?

Notre région dénombre 400 000 emplois liés au tourisme, 200 000 dans la culture et l’événementiel, 105 000 dans l’aéronautique… Le tissu économique de l’Île-de-France est profondément bouleversé par cette crise. C’est pour cela que nous devons réussir le déconfinement. Je pense notamment aux nombreux cafetiers et restaurateurs qui, sans aide de l’Etat ni prêt bancaire, sont dans une grande détresse. Les assureurs ont un devoir moral de les aider. Je tire d’ailleurs mon chapeau à la CIC, au Crédit Mutuel, au Crédit Agricole et à la Société Générale qui l’ont compris en créant des fonds pour compenser les pertes d’exploitation.

 

Que fait la Région Île-de-France pour relancer l’économie ?

Les régions seront puissamment mises à disposition pour soutenir les TPE-PME. Nous avons déjà contribué au fonds Solidarité de l’Etat, qui propose une aide forfaitaire de 1 500 euros – 189 000 entreprises franciliennes en ont bénéficié. Nous gérons aussi le deuxième volet du fonds Solidarité, destiné aux entreprises qui ont au moins un salarié et moins d’un million d’euros de chiffre d’affaires ; mais ce dispositif n’est pas assez connu : toutes les informations sont disponibles au 01 53 85 53 85 et sur le site internet de la Région. Nous allons également lancer, dès la semaine prochaine, un prêt à taux zéro qui peut aller de 10 000 jusqu’à 300 000 euros, sans garantie personnelle du dirigeant grâce à la garantie de la Région et avec deux ans de différé de remboursement. L’objectif est d’accorder ce « prêt rebond » (prêt-rebond.iledefrance.fr)

à 3 000 entreprises de moins de 250 salariés. Enfin, nous proposerons, d’ici la fin mai, une aide aux toutes petites entreprises du BTP, aux cafés, restaurants, associations…, sous la forme d’une avance remboursable, baptisée « résilience », à taux zéro, avec deux ans de différé de remboursement, pour tous ceux qui se sont vu refuser un prêt bancaire. La Métropole du Grand Paris [MGP] et plusieurs intercommunalités se sont engagées avec nous à renforcer ce filet de sécurité. La Région et la Banque des territoires mettront 50 millions d’euros. Les entreprises n’ayant aucun salarié pourront demander 10 000 euros maximum ; celle de 10 salariés, 50 000 euros ; celles de de 20 salariés, 100 000 euros ; et il n’y aura pas de condition pour les entreprises de l’économie sociale et solidaire (ESS).

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