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Transports, emploi, aides aux entreprises… La présidente de la région Île-de-France dévoile à Challenges les contours du filet de sécurité économique qu'elle entend mettre en place pour atténuer les effets de la crise post-coronavirus.

 

Tout faire pour atténuer les effets de la crise. Face à l'ampleur de la récession économique qui s'annonce, la présidente de la région Île-de-France, Valérie Pécresse dévoile en exclusivité à Challenges son plan de relance à destination des entreprises franciliennes. Prêts à taux zéro, aides à la formation, soutien à la relocalisation… L'ancienne ministre de Nicolas Sarkozy a décidé de faire faire voter en urgence un budget supplémentaire de 1,3 milliards d'euros pour les six prochains mois de l'année 2020. Avec dans son viseur un objectif : le maintien de l'emploi dans la région Île-de-France. "Ce soutien doit constituer un filet de sécurité" pour les entreprises franciliennes, indique la présidente de région qui souhaite inscrire son action dans un "spectre large" en incluant les acteurs de l'économie sociale et solidaire et les associations. Entretien.

 

Challenges : Quel sera l'ampleur du plan de relance économique de la région Île-de-France ?

 

Valérie Pécresse - Nous présentons ce jeudi le premier acte de notre plan de relance, qui sera complété à l'automne par un second acte sous la forme d'un pacte d'investissement pluriannuel cofinancé avec l'Etat que nous voulons ambitieux avec plusieurs volets sur l'écologie, la recherche, les transports, la culture. Nous posons dès aujourd'hui un plan massif de soutien aux entreprises de 1,3 milliards d'euros pour le seul deuxième semestre 2020. Ce plan consistera pour moitié en redéploiement de crédits non dépensés à cause du confinement et pour moitié de crédits supplémentaires qui seront votés le 11 juin par la région Île-de-France. Il s'agit d'un effort exceptionnel. Cela n'a jamais été fait. Nous avons dégagé une enveloppe de 250 millions d'euros pour accorder aux TPE-PME qui le souhaitent un prêt rebond à taux zéro qui s'échelonnera de 10.000 à 300.000 euros, avec deux ans de différé et jusqu'à sept ans pour rembourser. Ce dispositif est d'ores et déjà un succès avec 1200 demandes de prêts pour un montant moyen de 42.000 euros. Pour beaucoup d'entreprises, c'est le moyen de se reconstituer des avances de trésorerie.

 

Nous allons également lancer le fond "Résilience" à destination des entreprises les plus fragiles qui n'ont pas accès aux prêts bancaires pour leur permettre de reconstituer leurs fonds propres grâce à des prêts à taux zéros allant de 5.000 à 100.000 euros, là aussi avec un remboursement différé de deux ans. Chose tout à fait inédite, ce fond sera accessible sous la forme d'un guichet unique à la métropole du grand Paris, aux différentes intercommunalités, aux territoires et aux conseils départementaux qui le souhaitent, y compris, j'ai bon espoir la ville de Paris…. Et il sera le plus large possible : je veux qu'il soit accessible aux entreprises avec zéro employés, c'est à dire les indépendants, les très petites entreprises, les artisans, mais aussi aux associations, aux acteurs de l'économie sociale et solidaire. Ce sera un vaste filet de sécurité pour ceux qui n'ont eu droit à rien.

 

Face à la violente récession qui s'annonce, quelles mesures allez-vous prendre pour sauvegarder l'emploi ?

 

Nous souhaitons favoriser les reconversions professionnelles et ouvrir 40.000 formations dans les métiers en tension. Nous avons identifié 6 branches qui vont très puissamment recruter après la crise : les métiers du numérique qui ont vu leur activité exploser avec le confinement, le BTP qui a pris beaucoup de retard avec l'arrêt des activités et va repartir très fort avec la reprise des chantiers, au risque d'un goulot d'étranglement, la sécurité, que ce soit dans les transports ou avec la police municipale parisienne, l'agriculture, en manque criant de saisonniers avec la fermeture des frontières, le sanitaire et social pour les emplois hospitaliers, dans les ehpad ou pour lutter contre la pauvreté… Le but est de favoriser le retour à l'emploi. C'est pourquoi nous allons verser une prime de 1.000 euros supplémentaires aux demandeurs d'emplois les plus éloignés du monde du travail [les chômeurs en fin de droit ; NDLR] pour les inciter à suivre les formations de ces filières en tensions, une aide que nous avons chiffrée à 20 millions d'euros. Nous allons parallèlement lever l'obligation d'avoir une promesse d'embauche pour bénéficier d'une formation dans ces métiers qui recrutent, et élargir cette possibilité de formation aux personnes qui ont un projet de création d'entreprise.

 

La situation de Renault qui dispose de deux sites importants en région parisienne à Flins et Choisy-le-Roi vous inquiète-t-elle ? Que préconisez-vous ?

 

Je me sens en première ligne étant à la tête d'une très grande région automobile, qui concentre 70 000 emplois. La réponse aux difficultés éprouvées par Renault pose une question plus large savoir si la France souhaite rester un grand pays automobile. Le plan de sauvegarde de l'industrie doit être conditionné au maintien et à la création d'emplois en France. Désormais, le mouvement de délocalisation doit s'inverser. La fermeture du site de Flins serait un non sens et une catastrophe sociale. J'ai dit à Jean-Dominique Sénard Président de Renault que j'ai vu mardi que nous ne nous laisserons pas enfumer. Pas question d'un plan de réduction progressif d'activités qui conduirait à sa fermeture à moyen terme. Il faut dessiner un vrai projet d'avenir pour Flins sur au moins 10 ans . Les véhicules du futur de Renault doivent continuer à être conçus en Ile-de-France à Guyancourt et la filière recyclage – de Choisy le Roi – se développe avec une vraie vision d'économie circulaire. Nous ne laisserons pas tomber l'automobile. Nous sommes prêts à mettre plusieurs dizaines de millions d'euros sur la table, comme pour aider PSA à Poissy.

 

La crise sanitaire offre également des opportunités d'activités nouvelles. Comment les stimuler ?

 

Nous allons aider les entreprises qui souhaitent transformer leur activité pour réagir à la crise grâce à notre dispositif spécial PM'upCovid. Il doit permettre aux entreprises d'investir sur les outils de production nécessaires pour fabriquer les masques, les visières protectrices, le gel hydroalcoolique, avec une aide pouvant aller jusqu'à 800.000 euros. Depuis que nous avons lancé ce mécanisme, nous avons déjà reçu 125 dossiers. Au delà de l'emploi, il s'agit aussi de retrouver les moyens de notre souveraineté face à des équipements qui ont été victimes de pénurie pendant la crise. Dans la même optique, nous allons consacrer 10 millions d'euros pour assister les ETI et les PME qui souhaiteraient se relocaliser en Île-de-France. Enfin, nous allons élargir le dispositif des chèques numériques en proposant à chaque municipalité qui le souhaite une aide de 10.000 euros pour lancer leur propre place du marché numérique, comme cela se fait déjà dans plusieurs villes françaises. Concrètement, il s'agira d'une plateforme en ligne pour mettre en relations commerçants et habitants, qui pourront passer leurs commandes en ligne. Des plateformes qui pourraient s'avérer salvatrices en cas de seconde vague épidémique.

 

La reprise du trafic des transports en communs nourrissait beaucoup d'inquiétudes et posait beaucoup de défis techniques, comment s'est-elle déroulée ?

 

Il s'agissait d'un exercice à hauts risques avec des contraintes très lourdes. On ne pouvait accueillir que 20% des usagers habituels des transports en commun. Globalement cela s'est bien passé grâce à toute une série de mesures que nous avons prises : l'obligation de disposer d'une attestation employeur, celle de porter un masque, l'existence d'un filtrage très resserré qui a mobilisé des milliers de membres des forces de l'ordre et l'engagement des employeurs à maintenir le télétravail et favoriser le lissage des heures de pointe. Cette dernière mesure a eu des effets positifs bien au delà des seuls transports en commun puisqu'elle a aussi permis de réduire la congestion du trafic automobile, avec moins d'embouteillages sur les grands axes routiers. Aujourd'hui la situation dans les transports est à peu près sous contrôle. Mais elle reste fragile et il faut être lucide : ces contraintes lourdes ne seront pas compatibles avec une reprise à 100% de la fréquentation des transports en commun. Il faut avancer avec beaucoup de prudence. C'est un réglage fin. Nous sommes revenus aujourd'hui à 100% des rames et à une amplitude horaire quasi normale, mais la règle d'un mètre carré par passager nous impose de limiter à 20% la fréquentation, 50% si on l'on monte à deux passagers par mètre carré. Ce sont des décisions déterminantes pour la reprise.

 

Avez-vous constaté du relâchement dans le port du masque dans les transports en commun ?

 

Nous avons eu une alerte lors du week-end de l'ascension où l'on a constaté un relâchement dans le port du masque. Grâce aux capteurs mis en place par la RATP et la SNCF, nous avons vu qu'au milieu du week-end la proportion d'usagers portant le masque était tombée entre 50% et 60% contre environ 90% en temps normal. C'était avant tout le fait d'un changement de public, car l'on constate une très forte association entre le port du masque et le fait de se rendre au travail. Et dès le lundi, les choses sont revenues à la normale. Mais il ne faut pas être naïf, cela tient aussi au nombreux contrôles auxquels nous procédons.

 

Avec le remboursement du passe navigo au mois de mars et d'avril et la baisse de la fréquentation, dans quel état sont les finances d'Île-de-France mobilité ?

 

Elles sont exsangues à cause de la crise et des contraintes sanitaires. Nous avons perdu 90% de nos recettes. Le trafic a plongé de 5 millions de voyageurs quotidiens à 500.000 pendant le confinement. Nous sommes péniblement revenus à 1 million de voyageurs par jour depuis la sortie du confinement. A cela s'ajoute les effets du chômage partiel qui ont réduit nos marges de financement auprès des entreprises. Aujourd'hui la situation est critique et je le dis : sans renflouement de l'Etat nous ne serons bientôt plus en mesure de payer pour le fonctionnement des transports en communs. Et cela alors que la Chambre Régionale des comptes vient d'adresser un satisfecit à notre gestion d'Île-de-France mobilité. Malheureusement, ce n'est pas une situation spécifique à la France. Elle concerne toutes les autorités de transport dans le monde. En Allemagne, le gouvernement a dû renflouer la Deutsche Bahn de 7 milliards d'euros, à Londres le gouvernement britannique dégager en urgence 2 milliards d'euros sur la table… L'Etat doit se pencher sur la situation, alors que les transports en commun sont le fer de lance de la transition écologique et représentent des centaines de milliers d'emplois, ainsi que la garantie d'un mode de déplacement à prix très modéré. Alors que l'Etat annonce un soutien massif aux secteurs de l'automobile et de l'aérien, les transports en commun ne doivent pas être sacrifiés.

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