

MOI PRÉSIDENTE. Comment réagir à l’emprise croissante des géants du numérique ? « Le Point » a interrogé les candidat(e)s à la présidentielle.
Le Point : Estimez-vous normal que certaines données publiques de l’État soient hébergées par les acteurs privés que l’on appelle les hyperscalers (Google, Amazon, Microsoft) ? Est-ce normal que des entreprises dont l’État est un actionnaire de référence nouent des partenariats avec ces mêmes acteurs ?
Valérie Pécresse : Nous devons en finir avec la naïveté et le renoncement en matière de données publiques. L’hébergement de la plateforme des données de santé chez Microsoft a été une véritable erreur stratégique. BPI est aussi chez Amazon : quel comble pour la banque censée incarner la French Tech ! Le « cloud de confiance » confié à Google ou à Microsoft par Emmanuel Macron est une mystification et il faut remobiliser tous nos acteurs autour de l’objectif d’un « cloud souverain » à l’horizon 2030. Nous devons réinvestir dans nos propres infrastructures de données et de logiciels, comme le général de Gaulle l’avait fait dans le nucléaire. Il n’y a plus de souveraineté économique ou militaire sans souveraineté numérique. L’État lui-même doit se réarmer en matière numérique : budget spécifique, certification des directeurs et cadres supérieurs aux enjeux digitaux et de cybersécurité, création d’une école nationale du numérique dont les étudiants rémunérés pendant leurs études ont vocation à travailler dix ans dans la fonction publique.
Faut-il réserver une partie des commandes publiques à des start-up françaises et européennes, comme le demandent les collectifs de start-up PlayFrance.Digital et IT50plus ?
Je favoriserai les technologies européennes du cloud et du logiciel. Je proposerai, dès mon élection, une loi pour créer des quotas européens en matière de logiciels, qu’ils soient distribués sur le cloud ou installés sur les serveurs propriétaires. L’État, les collectivités locales et les opérateurs publics devront ainsi montrer l’exemple en achetant plus de 50 % de leurs logiciels à des fournisseurs européens. En ce qui concerne les entreprises privées, une concertation avec les associations patronales permettra de tenir compte des besoins des entreprises, mais je veux des progrès rapides quand l’offre européenne existe. Faute de quoi il faudra aussi instaurer des quotas.
Pour tous les équipements numériques, je souhaite du reste que le critère du prix dans les marchés publics ne puisse pas dépasser une limite de 35 % et que l’attribution des marchés tienne compte des enjeux stratégiques et garde une part importante aux start-up européennes. Oui au Small Business Act ! Enfin, pour protéger les innovations clés de nos start-up, le Haut Conseil de la souveraineté économique et numérique que je créerai aura un mois pour s’opposer, a priori et pour des raisons stratégiques, au rachat de nos start-up numériques par les Big Tech.
Les Gafam seront-ils un jour notre seul rempart face aux géants chinois du Web ? Dans cette perspective, faut-il être plus clément avec eux aujourd’hui ? Faut-il être aussi vigilant avec les Big Tech chinoises (Huawei, Alibaba, Tencent…) ?
La vigilance est de mise avec tous : les entreprises américaines comme les grands groupes chinois du numérique, qui sont organiquement liés à l’État chinois. Les Gafam ont apporté beaucoup d’innovation dont nous profitons tous les jours. Mais ces entreprises doivent payer des impôts et respecter nos règles. Il en va de même des BATX chinois. C’est à la France et à l’Europe de créer leurs propres remparts en développant une offre crédible. Renforçons aussi nos moyens en matière de cybersécurité : j’ai proposé la création d’un Parquet national cyber pour lutter contre les cyberattaques visant la France. Pour recenser les cybermenaces et faciliter les échanges d’informations, je propose aussi une plateforme commune accessible à toutes les forces de l’ordre.
Faut-il démanteler les Big Tech ? Si oui, pour quelles raisons et comment ?
Le démantèlement à venir d’un Google est inscrit dans sa position ultradominante, tout comme les gigantesques trusts américains au XXe siècle. Seule l’existence de la concurrence permet de préserver à terme les libertés individuelles. Au niveau européen, la Commission, avec Margrethe Vestager, doit continuer de nous protéger contre les abus de position dominante des Big Tech. En France, notre Autorité de la concurrence doit aussi être soutenue et leurs nouveaux projets de collecte et d’exploitation des données devraient lui être soumis par les géants du numérique, ainsi qu’à la Cnil. Au-delà des positions dominantes, la France et l’Europe devront se battre contre la possibilité pour des Gafam de battre monnaie et de réglementer la liberté d’expression. Là encore, c’est un sujet de souveraineté.
Comment rester efficace et concurrentiel malgré des réglementations plus souples à l’étranger, y compris dans l’UE ?
L’écosystème français, le statut des impatriés et le Brexit nous ont rendus attractifs. Il est vrai que nous avons besoin d’un mouvement puissant de débureaucratisation, de dénormage et, en conséquence, de baisse des impôts pour accroître et consolider cette attractivité. Mais le plus important, ce sont les talents : une étude récente du Cigref montre que nous allons manquer de 285 000 spécialistes à l’horizon 2025 ! La formation professionnelle doit être massivement réorientée vers les compétences du numérique. Enfin, le grand ministère de l’Industrie et de la Recherche que je souhaite développera des recherches partenariales sur les technologies clés, entre les grands labos de recherche publique, les fleurons industriels français, les ETI et les start-up.
Les collectivités locales qui déroulent le tapis rouge aux Gafam doivent-elles être sanctionnées ?
Non, bien sûr, la France est un pays où les investissements étrangers sont les bienvenus, surtout lorsque des groupes viennent avec un projet d’entreprise et de création d’emplois. Mais j’y mets trois conditions : veiller plus strictement à ce qu’ils respectent les engagements pris au départ ; taxer le commerce en ligne autant que le commerce physique et établir des conditions équivalentes de concurrence ; tenir compte du bilan carbone du commerce en ligne. Je souhaite par ailleurs généraliser en France le chèque numérique que j’ai créé en Île-de-France pour aider les commerçants à se numériser. Les commerçants ont un rôle essentiel dans nos centres-ville et je crois en la force du commerce et de son rôle social.
Où hébergez-vous vos données ? Quelles sont les applis que vous utilisez au quotidien ? Vous présidente, seriez-vous prête à utiliser exclusivement un téléphone sécurisé comme celui fourni par l’Anssi ou le Teorem de Thales ? Quelles messageries utilisez-vous ? Utilisez-vous Qwant ?
Je m’efforce de soutenir le plus possible les sociétés françaises innovantes. Mes données relatives à la campagne sont hébergées par l’entreprise française OVH. J’utilise actuellement un iPhone que j’ai fait analyser par la société bordelaise Tehtris au moment de l’affaire Pegasus, mais, élue présidente, j’accepterai naturellement de le mettre au placard et de lui préférer un appareil entièrement sécurisé. Quant à Qwant, je l’ai fait installer comme moteur de recherche par défaut sur les ordinateurs que la région Île-de-France a offerts à tous ses lycéens. Les performances ne sont toutefois pas encore celles des moteurs de recherche étrangers.
Les Gafam sont-ils sincères lorsqu’ils disent vouloir s’autoréguler ? Pourquoi forcer les Français à ne plus les utiliser alors qu’ils les choisissent face à d’autres options de consommation ? Y a-t-il un problème d’information et d’éducation des consommateurs ?
Ne soyons pas naïfs ! L’État, avec l’Europe, a une immense responsabilité pour reprendre la main sur la régulation des Big Tech comme pour tous les monopoles. Élue présidente, je nommerai un coordonnateur du numérique en lien permanent avec moi, pour développer la souveraineté numérique et mieux coordonner l’action publique. Équivalent du coordonnateur du renseignement, il serait une sorte de chief technology officer de l’État. Retrouver notre souveraineté numérique prendra du temps, mais je suis convaincue que les chercheurs, les entrepreneurs et les citoyens français et européens sont prêts à relever ce défi.